Communauté saint jean - Pourquoi un habit religieux ?

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Cette méditation poétique a été donnée par le père François Frédéric, Maitre des études de la communauté des Frères de Saint-Jean, à l’occasion d’une prise d’habit chez les sœurs apostoliques de Saint-Jean.

 

Cher habit,

 

C’est ton jour de gloire, on n’entend parler que de toi aujourd’hui, on n’attend que toi, que tu te dĂ©ploies et de tes ailes enveloppe ton hĂ´te qui dans ses pelures du vieil homme se rĂ©jouit dĂ©jĂ , qui, impatient, te lance dĂ©jĂ  des regards   d’enfant captivĂ© par les cadeaux de Noel assis sagement près des souliers vernis. Oui mon ami te voilĂ  cadeau, cadeau de Dieu car ce que tu habilles est bien plus qu’un corps d’humaine jeune femme, c’est le corps du Christ qui derrière ce voile, cette tunique, veut prendre chair par le travail du feu de sa charitĂ© qui fait fondre l’acier orgueilleux et fait briller, incandescente, la flamme du regard des saints.

 

Début difficile, je ne te cache pas, tu verras dans les escaliers ton premier calvaire et cela te vaudra tes premières déclinaisons en gris rapiécé. Garde ta dignité, tes plis et ta pureté, car ta mission est grande, voile sans tache, sans coquetterie toutefois car celle-ci jette dans les âmes plus d’ivraie que de lumière.

 

Non, tu es le hĂ©ros d’une lumière qui vient de trop haut pour qu’une main d’homme puisse se refermer sur elle jusqu’à l’éteindre et pas mĂŞme celle d’un dĂ©mon qui pourtant s’y efforça au jour du Golgotha. Elle, sagesse de Dieu, se manifestera par la lumière de ton voile comme le soleil se manifeste Ă  minuit par une lune jusque lĂ  sombre comme la nuit, et encore, Celui qui sema la paix du haut de  la Croix veut faire signe par toi comme la terre apaisĂ©e eut  besoin de la colombe pour annoncer le salut aux yeux de NoĂ©.

 

Mais prends garde serviteur inutile, ne te monte pas la tĂŞte, on n’a jamais vu qu’un habit dispense de saintetĂ© ! Si ton hĂ´te en ces dĂ©buts novices fait danser le scapulaire devant la glace et confond son voile  avec l’aurĂ©ole, ne t’y fie pas, cela passera. J’ai plutĂ´t vu des saints au scapulaire tâchĂ© et Ă  la tunique percĂ©e, j’ai plutĂ´t vu un habit trop froissĂ© d’avoir tant aimĂ©, un voile maculĂ© d’avoir tant consolĂ©, des manches trop usĂ©es d’avoir fidèlement priĂ© et humblement lavĂ©.

Cher habit, tu es la cendre où couve le feu d’un grand amour, l’anneau sponsal qui dessine la forme de l’éternel amour, tu es la terre sacrée où l’âme se retire en Dieu et la chair se refait en Christ, tu es le désert des noces où Dieu reconduit dès l’aurore l’âme hôte de tes pas.

 

Mon cher habit je te vois inquiet ? Tu te dis : quel apĂ´tre peut bien rayonner avec si triste mine, plutĂ´t fuir devant tant de grisaille ! Mais connais-tu ton origine ? Tu viens des champs, tu as les couleurs de l’humble terre et l’odeur du laboureur, et de cette terre n’as-tu pas vu naĂ®tre le blĂ© qui fait le vrai pain des hommes et la vigne qui fait couler la gloire dans le cĹ“ur pĂ©cheur ?

 

Loin de rester muet, comme une onde lĂ©gère ranime l’eau endormie et soulève la feuille immobile, ta parole viendra cogner la porte des âmes et l’entrouvrir: un seul pas en gare, une impatience Ă  l’arrĂŞt de bus, incognito penses-tu dans le mĂ©tro, et te voilĂ  assaillis par de furtifs regards ; un clochard s’attendrit, un homme d’affaires se dĂ©froisse, une vieille sort fièrement son chapelet, et lui ? Tu ne l’as pas vu le dĂ©braillĂ© au front et lèvres percĂ©es?  Lui  n’a vu que toi : fais quelques pas dans son regard et c’est le dĂ©sert du monde, mais dĂ©jĂ  une lumière se lève dans cette chair martelĂ©e, sauras tu l’accueillir ? Tu l’étonnes, tu l’interroges, tu le dĂ©ranges mĂŞme, mais n’ai crainte d’avoir pincĂ© son âme, si Ă  ce premier coup donnĂ© tremblent les fondations, alors que Dieu glisse sa main dans la fĂŞlure et ce jusqu’au cĹ“ur.

 

Maintenant tend l’oreille? Un enfant ne trahit pas ce qu’il voit,  il t’a bien vu toi l’étranger, il a bien repĂ©rĂ© l’intrus du wagon, et c’est tout haut qu’il s’étonne: « Maman, pourquoi la dame elle s’habille comme ça? Â» Alors autour de toi, levĂ©e de regards qui t’atteignent  comme autant de flèches brĂ»lantes, une simple parole d’enfant et te voilĂ  dĂ©liĂ© du monde, seul sur le frĂŞle radeau de la pauvre foi de ton hĂ´te. Ne fouille pas tes poches, ne  rectifie pas les plis de ton voile, en pareil moment  il n’est pas question d’humaine contenance mais de divine confiance alors seulement tu seras parole de Dieu : « Ma grâce te suffit : car la puissance se dĂ©ploie dans la faiblesse.[1] Â»

 

Cher habit, te voilĂ  compagnon d’un agneau qui dans quelques instants tendra les bras vers le Ciel pour t’accueillir et tu tomberas sur lui comme le feu sur l’offrande du sacrifice. Te voilĂ  flambant neuf et bientĂ´t de toutes les solennitĂ©s, plus tard tu achèveras ton service usĂ©, dĂ©lavĂ© de tous les chantiers.  Mais compagnon de l’agneau partout oĂą il va, c’est encore avec toi qu’il posera sur son corps Ă©teint un dernier geste de foi, les mains jointes. Tu seras alors sa voix pour porter la parole essentielle, le testament aujourd’hui Ă©crit en lettre grise, pour redire que c’est  Dieu qu’il a cherchĂ© et qu’il a voulu tout lui donnĂ©: Ă  Dieu ses fĂŞtes et  ses solitudes, Ă  Dieu  son histoire sainte, son passĂ© menteur et tout de mĂŞme sa fidĂ©litĂ©, Ă  Dieu  ses promesses fragiles et sa mort certaine,  Ă  Dieu sa reconnaissance,  Ă  Dieu son espĂ©rance, Ă  Dieu son  amour : « Non  je n’ai rien voulu savoir sinon JĂ©sus crucifiĂ© .» [2]


[1] 2 Cor 12, 9

[2] 1 Cor 2, 2